Preloader

Arts du corps

[ aʁ dy kɔʁ ]

En quelques mots

Les Arts du corps désignent l’ensemble des pratiques artistiques, rituelles et culturelles qui prennent le corps comme support d’inscription et de transformation. Contrairement aux arts plastiques traditionnels, où le corps est représenté, le corps y est directement modifié. Tatouage, scarification, piercing, peinture corporelle ou implant interviennent sur la peau afin d’y inscrire un signe, un motif ou un symbole. Ces pratiques relèvent d’un savoir-faire maîtrisé et d’un système culturel qui leur donne sens.

Dans la culture Māori, le Tā moko, tatouage facial de Nouvelle-Zélande, en offre un exemple emblématique : ses spirales codifient l’identité, la lignée et le statut social du porteur. Le corps y devient archive vivante.

Ornements d’oreilles - Empire Chimú, Pérou, 1350–1470 ap. J.-C.

Au commencement

Les Arts du corps figurent parmi les plus anciennes formes d’expression symbolique connues. La momie alpine d’Ötzi, datée d’environ 3300 av. J.-C. porte plus de soixante marques pigmentaires sur la peau. Ces inscriptions, situées près d’articulations douloureuses, pourraient avoir eu une fonction thérapeutique ou rituelle.

Dans de nombreuses sociétés, ces pratiques précèdent l’écriture et structurent la vie sociale. En Polynésie, le tatau est réalisé à l’aide d’un peigne en os frappé au maillet ; il marque le passage à l’âge adulte et l’appartenance à un clan. Au Soudan, chez les Nuba, la scarification produit des motifs en relief qui accompagnent les étapes de vie, l’appartenance et la beauté. Chez les Yoruba du Nigeria, certaines incisions faciales signalent la lignée familiale.

Le piercing possède également des racines anciennes : dans certaines cultures andines précolombiennes, les lobes auriculaires étaient perforés afin d’y porter de larges ornements circulaires.

Ces pratiques montrent que l’inscription corporelle constitue un langage visuel largement répandu : le corps devient territoire symbolique.

Moulage du visage de Wiremu Te Manewha (grand chef māori) - Polynésie, vers 1885 (photographie : JP Dalbera)

D'hier à aujourd'hui

À partir du XVIIIe siècle, les grandes circulations maritimes redéfinissent le regard européen sur les pratiques corporelles. Les expéditions de James Cook dans le Pacifique font connaître aux Européens le tatau polynésien, et le mot « tattoo » se diffuse progressivement en Europe. Cependant, le tatouage n’est pas une découverte, mais il connaît alors un nouvel essor. En Europe, il devient progressivement marque d’appartenance chez les marins et les soldats. Parallèlement, les traditions se poursuivent : au Japon, l’irezumi se développe dès l’époque Edo en vastes compositions narratives ; en Éthiopie, chez les Surma et les Mursi, certaines modifications corporelles, notamment les plateaux labiaux, participent toujours à marquer l'appartenance au clan.

La fin du XIXe siècle marque une transformation technique décisive. En 1891, le tatoueur américain Samuel O’Reilly dépose le brevet de la première machine à tatouer électrique, en adaptant un stylo autographe breveté par Thomas Edison quelques années plus tôt. Cette innovation ne crée pas le tatouage, mais elle en modifie profondément les conditions : l’exécution gagne en rapidité et en régularité, favorisant l’émergence de studios urbains. Tandis que l'Occident mécanise la pratique, le Japon conserve la technique manuelle du tebori, transmise par un long processus d’apprentissage. Deux logiques coexistent alors : mécanisation et continuité artisanale.

Au XXe siècle, les Arts du corps connaissent une forte codification stylistique. Aux États-Unis, Sailor Jerry formalise le style old school : lignes épaisses, couleurs saturées, iconographie inspirée à la fois de l’imaginaire maritime américain et des motifs asiatiques observés lors de voyages à travers l’océan Pacifique. Il contribue également à la professionnalisation du tatouage en diffusant des pratiques sanitaires plus rigoureuses et en améliorant la qualité des encres. En Inde, les ornements nasaux et auriculaires, héritiers de traditions anciennes, demeurent des marqueurs esthétiques et sociaux, inscrits dans les usages quotidiens et cérémoniels. En Afrique du Nord et au Moyen-Orient, le henné conserve une fonction ornementale et rituelle, notamment lors des mariages, où les motifs tracés sur la peau participent à l’expression symbolique et sociale. En Amazonie comme en Australie, la peinture corporelle rituelle accompagne toujours rites, initiations et rassemblements : bien qu’éphémère, elle affirme l’appartenance et inscrit le corps dans un ordre symbolique partagé.

À partir des années 1970, le corps devient un champ d’expérimentation artistique. La performance interroge endurance et présence physique ; des artistes comme Marina Abramović en explorent les limites. Leur travail ne relève pas directement du tatouage ou de l’ornement permanent, mais il contribue à replacer le corps au centre du débat esthétique. Dans le même temps, le piercing et la scarification sont réappropriés dans les milieux alternatifs occidentaux comme formes d’affirmation personnelle et d’expérimentation corporelle, dans le sillage du mouvement des Modern Primitives.

Au XXIe siècle, les Arts du corps connaissent une hybridation mondiale. Les styles circulent rapidement grâce aux réseaux sociaux : réalisme, néo-traditionnel, minimalisme ou motifs inspirés des traditions polynésiennes et japonaises se croisent désormais dans les studios contemporains. Les normes sanitaires se standardisent, tandis que certaines traditions, comme le tatouage polynésien tā moko Māori, sont revendiquées comme patrimoines culturels vivants. Les modifications corporelles structurelles, implants sous-cutanés, dilatations, prolongent cette dynamique en explorant de nouvelles frontières esthétiques.

Portrait of Mrs Maud Stevens Wagner - The Plaza Gallery, Californie, vers 1907

Le mot de la fin

Des marques préhistoriques à nos jours, les Arts du corps traversent les cultures sans perdre leur force symbolique. Ils inscrivent sur la peau l’appartenance, la mémoire et la transformation. Le geste qui modifie le corps affirme qu’il n’est pas une surface neutre : il est territoire partagé et espace d’appropriation, lieu où se croisent communauté et singularité. Les Arts du corps rappellent ainsi que certaines images ne se regardent pas seulement : elles s’incarnent et se vivent.

En aparté

Dans de nombreuses régions d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, la veille du mariage est consacrée à la nuit du henné. Les mains et les pieds de la future épouse sont patiemment décorés de motifs complexes afin d’apporter chance et protection. Les dessins s’effaceront en quelques semaines, le rite marque un passage où l’éphémère accompagne ce changement.

Dès le XIXe siècle, les Tattooed Ladies parcourent les États-Unis dans les foires et cirques itinérants. Présentées comme curiosités exotiques, elles racontent souvent des récits rocambolesques pour nourrir le mystère autour de leurs tatouages. En réalité, beaucoup choisissent de se faire tatouer pour gagner leur vie et acquérir une indépendance financière. Le corps tatoué devient alors à la fois sideshow et affirmation de soi.

Lexique

Tatouage : Inscription permanente de motifs sur la peau par implantation de pigments dans le derme.

Scarification : Technique consistant à inciser la peau afin de produire des cicatrices décoratives en relief. Elle est souvent associée à des rites de passage, à l’appartenance sociale ou à des idéaux esthétiques.

Piercing : Perforation de la peau ou d’une partie du corps afin d’y insérer un ornement. Selon les cultures, il peut relever de la parure, du statut social ou de l’expression personnelle.

Peinture corporelle : Application de pigments sur la peau pour créer des motifs temporaires. Utilisée dans des contextes rituels, festifs ou artistiques, elle accompagne souvent cérémonies et performances.

Implant : Transformation durable de la forme du corps par dilatation, implants ou autres interventions. Ces pratiques explorent les limites esthétiques et symboliques de l’identité corporelle.

Māori : Peuple autochtone de Nouvelle-Zélande appartenant au monde polynésien. Sa culture accorde une place importante aux arts du corps, notamment au tā moko.

Tā moko : Tatouage traditionnel māori, souvent appliqué sur le visage, qui exprime l’identité, la généalogie et le statut social du porteur. Chaque motif possède une signification liée à l’histoire personnelle et familiale.

Ötzi : Momie alpine découverte en 1991 dans les Alpes et datée d’environ 3300 av. J.-C. Son corps porte plus de soixante marques pigmentaires, parmi les plus anciennes traces connues d’inscriptions corporelles.

Tatau : Terme polynésien désignant le tatouage traditionnel, réalisé à l’aide d’outils frappés au maillet. Le mot a donné naissance au terme moderne « tatouage » dans plusieurs langues européennes.

Nuba : Ensemble de peuples vivant dans les monts Nuba au Soudan. Leurs traditions incluent des pratiques de scarification associées à l’identité, à l’esthétique et aux étapes de la vie.

Yoruba : Peuple d’Afrique de l’Ouest principalement établi au Nigeria. Certaines incisions faciales traditionnelles, appelées marques tribales, signalent l’origine familiale et l’appartenance communautaire.

James Cook : Navigateur britannique du XVIIIe siècle dont les expéditions dans le Pacifique ont contribué à faire connaître le tatouage polynésien en Europe. Ses récits participent à la diffusion du terme « tatouage ».

Irezumi : Tatouage traditionnel japonais couvrant souvent de larges parties du corps avec des compositions narratives. Inspiré de l’estampe et du folklore japonais, il associe motifs mythologiques, animaux et figures héroïques.

Époque Edo : Période de l’histoire du Japon comprise entre 1603 et 1868, marquée par le gouvernement des shoguns Tokugawa. Elle voit l’essor d’une culture urbaine populaire, dont les estampes ukiyo-e et certaines formes de tatouage.

Surma : Peuple pastoral vivant principalement dans la vallée de l’Omo, en Éthiopie. Certaines pratiques corporelles, comme le port de plateaux labiaux chez les femmes, participent à l’expression de l’identité et du statut social.

Mursi : Peuple d’Éthiopie vivant également dans la vallée de l’Omo. Les femmes portent traditionnellement des plateaux labiaux insérés dans la lèvre inférieure, marque culturelle associée à l’identité et à la beauté.

Samuel O’Reilly : Tatoueur américain qui dépose en 1891 le brevet de la première machine à tatouer électrique. Son invention adapte un dispositif inspiré du stylo autographe électrique de Thomas Edison.

Thomas Edison : Inventeur américain du XIXe siècle, auteur de nombreux brevets dont celui du stylo autographe électrique (1876). Ce mécanisme inspirera indirectement la première machine à tatouer électrique.

Tebori : Technique japonaise de tatouage réalisée manuellement à l’aide d’un manche muni d’aiguilles. Le pigment est introduit dans la peau par un mouvement rythmé, perpétuant un savoir-faire artisanal ancien.

Sailor Jerry : Surnom du tatoueur américain Norman Collins (1911–1973), figure majeure du tatouage au XXe siècle. Il formalise le style old school, caractérisé par des contours épais, des couleurs franches et une iconographie maritime.

Henné : Colorant végétal obtenu à partir des feuilles du Lawsonia inermis, utilisé pour réaliser des motifs temporaires sur la peau. Très répandu en Afrique du Nord, au Moyen-Orient et en Asie du Sud, notamment lors de rituels comme les mariages.

Marina Abramović : Artiste serbe née en 1946, pionnière de la performance contemporaine. Son travail explore les limites physiques et psychiques du corps, souvent mis en jeu comme médium artistique.

Modern Primitive : Mouvement culturel apparu aux États-Unis dans les années 1970 qui réinterprète des pratiques corporelles inspirées de traditions extra-occidentales. Piercing, scarification et suspensions y deviennent formes d’expérimentation personnelle et esthétique.

Réalisme : Style de tatouage visant à reproduire fidèlement des images ou des portraits avec un rendu proche de la photographie. Il repose sur un travail précis des ombres, des volumes et des dégradés.

Néo-traditionnel : Style de tatouage contemporain dérivé du old school, enrichi de palettes chromatiques plus variées et de compositions plus détaillées. Il combine héritage graphique et influences illustratives modernes.

Minimalisme : Approche du tatouage privilégiant des motifs simples, souvent réalisés en lignes fines et compositions épurées. Elle met l’accent sur la sobriété du dessin et la discrétion de l’intervention sur la peau.

magzin

Le Vase

Un art, une culture… une passion, forcément, mais aussi pour Roby Ink. Notre tatoueuse, un plaisir, tout simplement. Dessinatrice depuis l’enfance, de rencontre en recherches, Elle y a trouvé son bonheur, son humeur, sa couleur.